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Transcription

La littérature post-11 septembre - Don DeLillo

Il y a quelques jours les corps de Roman et Anna Novak – investisseurs qui exhibaient leurs voitures de luxe sur les médias sociaux – ont été retrouvés démembrés et enterrés dans le désert émirati. D’après les enquêteurs, leur enlèvement puis leur meurtre ont probablement été motivés par une volonté de récupérer les sommes placées dans le fonds spéculatif en cryptomonnaie Fintopio qu’ils géraient.

Dans cette histoire, il y a toutes les obsessions de Baudrillard et DeLillo : le capitalisme outrancier, la finance dématérialisée et la main mise sur le réel par les systèmes informatiques. Voire la superposition entre vie réelle et vie virtuelle dans une conscience où la frontière entre les deux états est indiscernable. J’entends également l’écho faulknérien d’une culpabilité, le destin colle aux personnages comme une fatalité – Saint-Antoine rappelant les spécialistes du bitcoin à le rejoindre dans le désert de Dubaï. Quelques jours plus tard, j’ai vu un reportage sur le jeûne purificateur sur Arte : cadres et intellectuels en quête d’un nouveau départ, loin de leurs téléphones, marchent des kilomètres et des kilomètres, se nourrissent exclusivement de bouillons, infusions. Purger leur système digestif après de longues cordées entre combes aux vestiges millénaires et vallons verdoyants, telle est la parenthèse enchantée promise au citadin pour maintenir une certaine harmonie (participative ?) avec le monde moderne qui s’évertue à démunir chacun, de quoi au juste ? De son espace mental communément nommé bulle intérieure – tout en lui assurant une prospérité virtuelle dans une mise en scène gargantuesque que le Sans Visage de Chihiro incarnerait à la perfection.

Ce roman s’imbrique avec cohérence dans notre mosaïque contemporaine sans cesse nourrie par l’actualité, si généreuse, si ingénieuse, si friande de destins fantasques précipités dans cette merveilleuse ère post-11 septembre où les morts rebondissent les uns sur les autres, en parfaite harmonie avec ce que je lis, relis, souligne, dans L’Homme qui tombe de Don DeLillo.

Chaque fragment du réel semble se plier à cette dramaturgie delilloesque, elle-même découpée en évènements que l’on suit dans des cellules distinctes – familiale, amicale, extraconjugale, associative – à la suite des attentats sur les tours jumelles par les avions commandés par les 19 terroristes le 11 septembre 2001. La focale se déplace d’un personnage à l’autre – rescapé, enfant, épouse, amante, anarchiste, artiste, malades d’Alzheimer – entre faits et gestes sans dénouement, dans cet incessant déplacement narratif contemporain, tiraillé entre d’une part la loi de l’argent et sa définition de la liberté, d’autre part l’endoctrinement religieux et son chemin purgatoire. Bien évidemment tout n’est pas aussi simplement binaire. Le désir mimétique et la suprématie culturelle américaine rajoutent des forces antagonistes qui accompagnent chaque geste, s’infiltrent dans chaque atome de la vie courante.

Ce roman est parcouru par un motif narratif repris dans le titre : un homme qui tombe. Soit un personnage que l’on nomme aujourd’hui « artiste performer » emmailloté dans son costume-cravate. Il plonge dans le vide harnaché à une sangle camouflée sous son pantalon. Tantôt suspendu au balcon d’un immeuble de Central Park West. Au toit d’un immeuble de Brooklyn. Aux cintres de la grande salle de Carnegie Hall pendant que la musique tonne. Au-dessus de l’East River. Il plonge la tête la première avec une jambe repliée et l’autre tendue, le corps lancé dans le vide. Simule un suicide sous le regard médusé des passants. Exactement comme dans la photographie emblématique de Richard Drew où un corps se jette dans le vide et apparaît figé dans sa posture entre les stries du WTC. Jamais notre artiste performer n’exécute sa figure de l’homme qui tombe dans des lieux intellectuels. Refuse même toute invitation dans les hauts-lieux de représentation culturelle comme le Guggenheim ou la New York Public Library.

Immanquablement, on se souvient en plongeant dans ce récit que le 11 septembre est une date publique universelle figée dans le temps, une toile arachnéenne qui ne cesse d’emprisonner le présent, de redistribuer la perception de l’écoulement du temps, de multiplier les focales bien plus vite qu’elles ne sont elles-mêmes assimilées, absorbées par les nappes phréatiques de la conscience, aussi bien institutionnelle qu’individuelle. Les récits du monde entier parcourent la planète, hantent notre mémoire, modèlent et structurent l’espace intellectuel et géopolitique. Le motif narratif de l’homme qui tombe incarne en quelque sorte cette tension entre mémoire traumatique et spectacle médiatique qui peine malheureusement à s’affaiblir tant la surenchère est vertigineuse depuis chaque pôle de la planète.

Dans L’homme qui tombe, Don Delillo suit la reconstruction mentale d’un rescapé des tours, Keith, qui immédiatement après le drame retourne chez son ex-femme et reprend un semblant de vie commune entre son ancien foyer, ses parties de poker chez lui, et l’espace surréel et captif des salles de jeux où il devient un corps automate « dans une lugubre lumière bleuâtre » avec « des joueurs immergés dans une lueur fluorescente ». Il se rapproche de son fils et ex-femme Lianne qui lui rappelle « que nous avons besoin de rester ensemble, de maintenir la famille. Juste nous, nous trois, sur le long terme, sous le même toit. » Il ne sait que répondre, ne sait ce qu’il désire, mais son esprit est traversé par l’idée d’agir, de se mettre en mouvement. Lianne le constate : « Tu veux tuer quelqu’un ». Il répond que c’est dommage qu’il ne puisse s’engager dans l’armée. « Trop Vieux. Sinon je pourrais tuer sans pénalité et puis rentrer à la maison et être une famille. » Sans pénalité, donc.

Est-ce que L’homme qui tombe est une histoire de domestication de la violence ? Une histoire de distance entre corps et âme ? Une histoire d’incrustation de récits étrangers avec une focale sur le terroriste qui sans s’insérer dans la trame s’infiltre en trois récits distincts, puis se plante dans une phrase dense au moment de l’impact ? Une histoire de reconstruction narrative où la trajectoire d’un terroriste musulman à l’autre bout de la terre rejoint la civilisation capitaliste américaine dans un avion jeté sur un emblème architectural ? Certainement tout ça à la fois. Une histoire de choc civilisationnel entre une société individualiste et une société de frères soudés dans une perspective mystique. Une histoire qui interroge pendant que déclin démographique et individualisme se tissent, dans une toile bien serrée, dans une grande histoire passionnelle entre liberté et dollars en Occident.

La question que pose Don DeLillo dans ce texte qui fera date est évidemment une question stylistique fondamentale. Il y a chez DeLillo une dynamique d’écriture par noyaux, par blocs autonomes, qui finissent par produire une concrétion, une zone d’intuition où tout converge sans jamais produire un sens universel, se résoudre complètement (comme chez Faulkner qu’il a beaucoup lu). Ces noyaux ne s’additionnent pas : ils fusionnent, se contredisent, se parasitent, dans un schémas narratif multidimensionnel. Comme dans une observation scientifique expérimentale qu’aucun théoricien ne peut expliquer, simplifier, mais qui ne peut objectivement être contestée. Le récit raconté par DeLillo forme une zone obscure, induit une densité affective, transmet un « savoir » intuitif. Parfois on a l’impression qu’il y a une concrétion par saturation, incompréhension, puis la cristallisation se fait plus loin, loin du livre, une fois le lecteur plongé dans le flux d’informations et dans l’intimité du quotidien. La pensée n’est ni mobile ni immobile, elle est vibratoire. Elle circule entre les blocs de lecture, puis se fige un instant dans une image, une phrase, en marge d’un évènement de la vie courante.

Il n’y a pas de résolution mais une zone d’écriture intuitive que le lecteur s’approprie. Le lecteur sent que « quelque chose » s’est formé — une densité d’une vérité sans commencement.

En réalité la littérature a souvent une longueur d’avance. Faulkner a inventé une syntaxe rhizomique avant Deleuze (qui lisait beaucoup Faulkner). DeLillo invente d’une voix froide et clinique le monde d’aujourd’hui. Il constate l’étendue de l’emprise des extensions modernes tentaculaires sur la société, et l’inertie de l’individu en perte de sensibilité, à la recherche désespérée de son ipséité. Tout ça ressurgit dans la structure même de ses textes, dans le choix des personnages d’une puissance nerveuse symbolique, dans la langue.


Note :

  • Image en illustration : Sphère de Koenig au Liberty Park dans le World Trade Center - filmé en avril 2025.

    NB : N’oubliez pas de marquer d’un joli cœur et de faire circuler les textes qui vous touchent.

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